Photo : Le jeune officier, Mathieu Tchaa Kérékou
Il y a 54 ans, le Dahomey changeait brutalement de visage. En ce jeudi 26 octobre 1972, l’Armée s’empare une nouvelle fois du pouvoir. Mais cette fois, le nom qui va s’imposer au sommet de l’État est celui d’un jeune officier : Mathieu Tchaa Kérékou. Son accession au pouvoir par les armes ouvre l’un des chapitres les plus longs, les plus controversés et les plus déterminants de l’histoire politique du Bénin. Ce jour-là, le destin du pays bascule. Le régime civil du Conseil présidentiel, dirigé à tour de rôle par Hubert Koutoukou Maga, Sourou-Migan Apithy et Justin Tomètin Ahomadégbé, est renversé. La formule du triumvirat, censée mettre fin à l’instabilité politique qui minait le jeune État indépendant, vole en éclats. L’Armée reprend les commandes et Kérékou prend la tête du nouveau pouvoir.
Le « monstre à trois têtes » tombe
Depuis l’indépendance, le Dahomey est prisonnier d’une instabilité politique chronique. Coups d’État, changements de régime et rivalités entre les grandes figures politiques rythment les premières années de la République. Pour tenter de stabiliser le pays, une présidence tournante est instaurée en 1970 entre les trois grandes figures politiques de l’époque : Hubert Koutoukou Maga, Sourou-Migan Apithy et Justin Tomètin Ahomadégbé. Mais cette architecture politique, souvent raillée sous l’appellation de « monstre à trois têtes », ne résiste pas longtemps aux tensions et aux rivalités. Lorsque Justin Tomètin Ahomadégbé prend le relais d’Hubert Koutoukou Maga en mai 1972, l’équilibre est déjà fragilisé. Cinq mois plus tard, le 26 octobre, l’expérience prend fin brutalement.
Kérékou, l’officier qui surgit au sommet
Dans cette journée de rupture, Mathieu Kérékou apparaît comme l’homme fort de la nouvelle séquence politique. Alors âgé de 39 ans, le militaire impose un régime qui rompt avec les expériences civiles précédentes. Le coup d’État met fin au Conseil présidentiel et installe une nouvelle autorité militaire à la tête du pays. Le jeune officier ne se contente pas de prendre le pouvoir. Il va progressivement transformer en profondeur l’État, l’économie et l’orientation idéologique du Dahomey. Le 26 octobre 1972 devient ainsi bien plus qu’une date de coup d’État : il devient le point de départ de l’ère Kérékou.
Du coup de force à la révolution
Après sa prise du pouvoir, Mathieu Kérékou engage progressivement le pays sur une nouvelle voie politique. Dans les premières années, le régime met en avant le nationalisme et la volonté d’affirmer davantage l’indépendance du pays. Mais le tournant idéologique majeur intervient en novembre 1974, lorsque Kérékou annonce l’orientation marxiste-léniniste du régime. L’année suivante, en 1975, le Dahomey devient officiellement la République Populaire du Bénin (RPB). Le pouvoir militaire se mue alors en régime révolutionnaire et marxiste-léniniste. Le coup d’État de 1972 aura donc produit une transformation qui dépasse largement la seule conquête du pouvoir : il aura redéfini pendant près de deux décennies l’identité politique du pays.
Dix-huit années qui vont redessiner le Bénin
De 1972 à 1990, le Général Mathieu Kérékou dirige le pays dans un contexte de parti unique, de centralisation du pouvoir et d’orientation socialiste. Le régime connaît des périodes de consolidation, mais aussi des crises, des contestations et des tensions économiques. L’épisode de l’agression mercenaire du dimanche 16 janvier 1977 constitue notamment l’une des grandes épreuves de cette période. Au fil des années, cependant, le modèle s’essouffle. La crise économique s’aggrave, les salaires impayés provoquent des mouvements sociaux et la contestation gagne progressivement la rue. Le régime est alors contraint de changer de cap.
Le même homme ouvre finalement la porte au Renouveau démocratique
C’est sans doute l’un des plus grands paradoxes du parcours de Mathieu Kérékou. L’homme arrivé au pouvoir par les armes en 1972 sera aussi celui qui acceptera, près de deux décennies plus tard, la transformation démocratique du pays. En décembre 1989, le régime abandonne officiellement le marxisme-léninisme. Quelques mois plus tard, la Conférence nationale des forces vives de la Nation, tenue du 19 au 28 février 1990, à Cotonou, ouvre la voie au Renouveau démocratique. Kérékou reste président pendant la transition, tandis que ses pouvoirs sont profondément réduits. Le Général va même connaître une nouvelle vie politique : battu par Nicéphore Dieudonné Soglo à la présidentielle de 1991, il revient au pouvoir par les urnes en 1996.
Du putsch aux urnes, le destin hors norme du « Caméléon »
C’est toute l’originalité du parcours de Mathieu Kérékou. L’homme qui était arrivé au pouvoir par les armes en 1972 y reviendra par les urnes en 1996. Entre ces deux dates, il aura été militaire, chef d’État, président d’un régime révolutionnaire, acteur de la transition démocratique, candidat battu puis candidat victorieux. Ce parcours explique en grande partie le surnom de « Caméléon », devenu indissociable de sa personnalité politique. En 2006, après avoir achevé son second mandat démocratique, Mathieu Kérékou quitte définitivement le pouvoir.
54 ans après, une date qui continue de peser sur l’histoire
Ce jour, lundi 26 octobre 2026, 54 ans après le coup d’État, la date conserve une résonance particulière dans l’histoire politique béninoise. Parce qu’elle rappelle une époque où l’Armée s’était imposée comme arbitre de la vie politique nationale. Parce qu’elle marque le début d’un règne qui s’étendra sur plus de trois décennies, entre pouvoir militaire, révolution marxiste-léniniste et démocratie. Mais aussi parce qu’elle rappelle l’extraordinaire métamorphose d’un homme et d’un régime. Le 26 octobre 1972, Mathieu Kérékou prenait le pouvoir par les armes. Trente-quatre ans plus tard, il le quittait définitivement après l’avoir reconquis par les urnes. Entre ces deux dates, c’est une grande partie de l’histoire politique du Bénin contemporain qui s’est écrite. 54 ans après, le 26 octobre 1972 reste ainsi l’une des dates qui ont le plus profondément changé le destin politique du Dahomey devenu Bénin.


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