Photo : Le nouveau DG OOAS, Prof Vincent Palokinam Pitche, à Lomé ce mardi 4 août
À quelques semaines de son entrée officielle en fonction à la tête de l’Organisation ouest-africaine de la Santé (OOAS), le Professeur Vincent Palokinam Pitche a livré, à Lomé, un discours qui résonne déjà comme les prémices de sa future feuille de route régionale. À l’occasion de la revue annuelle 2025 de la riposte nationale au VIH/Sida, le futur Directeur général de l’OOAS a posé un diagnostic sans complaisance : les acquis sont importants, mais la baisse des financements internationaux menace leur pérennité. Pour lui, l’heure est désormais à une mobilisation accrue des ressources, à l’intégration des services et à une meilleure utilisation des évidences pour préserver les progrès réalisés et aller plus loin.
« Comment travailler mieux avec moins de financement ? »
C’est probablement l’une des questions les plus fortes de l’intervention du Prof Pitche. Alors que les financements internationaux consacrés à la lutte contre le VIH connaissent une tendance baissière, le responsable togolais estime que la sous-région doit désormais repenser ses stratégies. L’évaluation du financement effectivement dépensé en 2025 confirme, selon lui, la diminution des budgets internationaux. Une tendance qui devrait se poursuivre avec le nouveau cycle de financement du Fonds mondial pour la période 2027-2029. « Comment travailler mieux avec moins de financement ? », lance-t-il, avant d’avancer plusieurs pistes : concentrer les investissements sur les interventions à fort impact, renforcer les synergies entre acteurs, accroître le financement domestique et intégrer progressivement un paquet minimum de services VIH dans l’offre de soins de l’assurance maladie universelle. Une réflexion qui dépasse largement le seul cadre togolais et prend une dimension particulièrement stratégique à l’approche de sa prise de fonctions à l’OOAS.
Des résultats qui ne doivent pas masquer les fragilités
Le futur patron de l’OOAS ne nie pas les progrès accomplis. Bien au contraire. Il les chiffre. Entre 2010 et 2025, les nouvelles infections au VIH ont diminué de 70%, tandis que les décès liés au Sida ont reculé de 73% au Togo. Les résultats enregistrés sur les objectifs « 95-95-95 » sont également significatifs : 94% des personnes vivant avec le VIH connaissaient leur statut, 93% de celles qui le connaissaient étaient sous traitement antirétroviral et 85% des personnes sous traitement avaient une charge virale supprimée. Mais derrière ces avancées subsistent des poches de vulnérabilité. Chez les enfants âgés de 0 à 14 ans, les taux chutent respectivement à 60%, 51% et 34%. Pour Pitche, ces résultats révèlent l’ampleur des efforts encore nécessaires en matière de prévention de la transmission mère-enfant et de prise en charge pédiatrique.
« Tant que je ne suis pas arrivé, je ne lâche rien »
Pour illustrer l’état d’esprit qui doit guider la riposte, Vincent Pitche s’appuie sur une métaphore sportive attribuée au champion olympique éthiopien Haile Gebrselassie. Le marathonien expliquait que les derniers kilomètres sont les plus difficiles : la fatigue est là, le souffle manque, mais la ligne d’arrivée est visible. C’est précisément à ce moment qu’il faut puiser dans ses dernières ressources et rester focalisé sur l’objectif. Une philosophie que le responsable togolais reprend à son compte :
« Tant que je ne suis pas arrivé, je ne lâche rien. »
Une déclaration qui prend une résonance particulière au moment où il s’apprête à passer du pilotage de la riposte nationale au Togo à la direction de l’OOAS.
Une vision fondée sur la pérennité et la mobilisation
À travers son intervention, le Prof Pitche dessine déjà plusieurs axes susceptibles de nourrir son action à l’échelle communautaire : pérenniser les acquis, renforcer les financements domestiques, privilégier les interventions à fort impact et favoriser l’intégration des services de santé. Son approche repose également sur la synergie entre les différents acteurs. Au Togo, il souligne le rôle joué par l’État, la société civile, les partenaires techniques et financiers, le secteur privé et le secteur confessionnel dans les progrès enregistrés. Cette expérience nationale pourrait constituer un précieux laboratoire pour son futur mandat régional.
Vingt ans d’expérience face aux défis de l’Afrique de l’Ouest
Le discours de Lomé est aussi celui d’un responsable qui s’apprête à tourner une page après près de deux décennies dans la lutte contre le VIH au Togo. Prof Pitche rappelle avoir commencé à organiser les revues annuelles dès 2007, lorsqu’il dirigeait le Programme national de lutte contre le VIH, avant de rejoindre le CNLS en 2012. Il insiste particulièrement sur la redevabilité, notamment à travers la production annuelle des rapports programmatiques et financiers. En deux décennies, il affirme avoir participé à la mise en œuvre de quatre plans stratégiques nationaux. Le nombre de personnes vivant avec le VIH sous ARV est ainsi passé de 7 900 en 2007 à 95 000 fin 2025, tandis que la prévalence a été réduite de moitié, passant de 3,5% à 1,6%, avec une baisse de 70% des nouvelles infections et de 73% des décès en quinze ans. Mais son bilan est accompagné d’un avertissement : les progrès ne doivent pas masquer les faiblesses et les goulots d’étranglement structurels et programmatiques. Le défi des prochaines années sera de mobiliser suffisamment de ressources pour garantir la pérennité des programmes et parvenir à mettre fin au Sida comme enjeu majeur de santé publique.
De Lomé à l’OOAS : le changement d’échelle
Le passage est désormais imminent. Le Prof Vincent Palokinam Pitche s’apprête à quitter temporairement le navire de la riposte nationale au VIH pour prendre la direction de l’Organisation Ouest-Africaine de la Santé. Lui-même l’a annoncé avec émotion :
« Je quitte temporairement le navire de la lutte contre le VIH, mais je suis et resterai un membre actif de la riposte contre le VIH, car je serai toujours sur le même fleuve du secteur de la santé au Togo et dans la sous-région. »
Cette formule résume peut-être le mieux le changement qui se profile : il ne quitte pas le secteur de la santé, il change d’échelle.
Le futur DG face à une OOAS sous pression
À la tête de l’OOAS, le futur Directeur général héritera d’une organisation confrontée à plusieurs défis : financement de la santé, ressources humaines, surveillance épidémiologique, maladies transmissibles, urgences sanitaires et nécessité de consolider les systèmes de santé régionaux. Les données de l’OOAS montrent d’ailleurs que l’organisation doit composer avec des contraintes importantes, notamment en matière de ressources humaines et de capacité opérationnelle. Dans ce contexte, le discours prononcé à Lomé apparaît rétrospectivement comme plus qu’une intervention de fin de parcours au niveau national. Il donne un aperçu de la philosophie de travail que Vincent Pitche pourrait porter à l’échelle régionale : faire mieux avec moins, protéger les acquis, mobiliser davantage de ressources, travailler en synergie et ne jamais perdre de vue l’objectif final.
Une nouvelle page pour l’OOAS
Dans quelques semaines, le togolais prendra officiellement les rênes de l’OOAS pour les quatre prochaines années. Il arrivera avec une expérience de terrain construite sur près de vingt ans de lutte contre le VIH, mais surtout avec un discours qui place déjà la pérennité des programmes et la souveraineté des systèmes de santé au cœur des préoccupations. De Lomé à l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, le défi sera désormais de transformer cette expérience nationale en vision régionale, dans un environnement sanitaire marqué par la raréfaction des financements, la multiplication des crises et la nécessité de construire des systèmes de santé plus résilients. La ligne d’arrivée est peut-être encore loin. Mais, à entendre le futur patron de l’OOAS, une chose semble déjà acquise : « Tant que je ne suis pas arrivé, je ne lâche rien. »





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